LE PATRIOTE OU L'ABSURDITÉ DE MAITRE IBRAHIMA DIAWARA
Mutshipayi K. Cibalabala, 2008, Paris, Éditions Publibook, 139 p.
Ce roman raconte l'histoire rocambolesque d'un professeur africain vivant en France. Il enseigne à la Sorbonne. Empêtré dans l'orage de la conjugalité, il est frappé par la sclérose de sa vie intellectuelle qui n'a guère de prise sur la réalité politique qu'il veut changer. Cette part sombre de son existence aura raison de ses ambitions intellectuelles. Il quitte sa charge de maître de conférences pour retourner sous les tropiques tristes d'Afrique. Il a la volonté de se rendre utile. Mais sous le soleil subsaharien, le vécu des millions de ses compatriotes n'est guère réjouissant. Un peu illuminé, il s'engage à affronter la réalité, le surnaturel et leur mouvance morbide afin de provoquer le changement collectif.
Ce livre fait le procès de l'Afrique et reprend à son compte la thématique du désenchantement et de la démystification. L'optimisme béat de certains intellectuels est mis à mal par une écriture limpide qui structure un contenu au ton radical et sans concession. Cibalabala se révèle d'ailleurs un narrateur pétri d'un regard acide.
Les adjectifs que le romancier accole à l'Afrique pour la caractériser sont pour le moins inquiétants: inconsciente, ignorante, médiocre, bloquée, impuissante, instable, frustrée, manipulée, dépendante, violée, etc. Il recommande vivement l'amour du pays. Mais le personnage principal El Hadj Ibrahima Diawara ne semble pas avoir intériorisé la ''nouvelle culture africaine'', celle qui s'est développée sur le continent durant ses années d'exil en France. Il va falloir qu'il se réenracine.
Cette culture-là lui semble dépourvue de principes moraux. Il la récuse et s'en tient à ses convictions profondes que même son hasardeux mariage mixte n'a pas réussi à bousculer. Il va lutter, et chemin faisant, les convulsions politiques qui secouent le pays débouchent sur la disparition du chef de l'État exécuté par des militaires qui s'emparent du pouvoir. El Hadj Ibrahima Diawara est arrêté...
L'humour et la fantaisie en rajoutent à l'allure narrative qui fait du nom propre un lieu de sens, car chaque nom créé donne à penser à un univers singulier. Que l'on songe à Lemarchand Sauvage qui masque l'activité mercantile de la colonisation; Bibi Tshibo, ici deux mots issus de deux langues congolaises s'apparient; De Muton wa Muyaya, trace d'une création lexicale complexe; Tata Mobomi, littéralement père meurtrier, qui évoque le règne du dernier maréchal de l'ex-Zaïre; Daniel Moubiamucyoto, l'incestueux affublé d'un prénom chrétien; Charles wa Nsamba Bambi, le consolateur de ceux qui n'ont plus que la rhétorique pour conjurer le mauvais sort accablant la nation; Mudibu, la plante rampante qui ne résiste point aux pieds des vagabonds et des sadiques. Image de la vulnérabilité d'un peuple écrasé. Dans le syntagme Mulela Umwe, ou l'enfant unique sur qui se concentre l'inquiétude de tout une communauté, il faut voir le paroxysme de la frustration; Monama Pesa Nzela, c'est l'impuissance face aux ordres du dictateur vampire.
Par ailleurs, le roman dégage le manichéisme de la pensée de l'auteur. Celui-ci réunit en un tableau tragique le représentant du bien (l'intellectuel volontariste et humaniste) et celui du mal (l'autocrate patenté et affameur du peuple).
Au-delà de l'imaginaire, on mesure le poids de la frustration de l'auteur face à la tragédie congolaise ou le mal succède au mal dans une course à obstacles ou le bien a mille et cent difficultés à s'effrayer un sentier.
José Tshisungu wa Tshisungu
Montréal, Canada