Mutshipayi K. Cibalabala, 2008, Paris, Éditions Publibook, 139 p.
De la « politique d'apartheid mitigé » (p. 14) lasse, Maître El'Hadji Ibrahima Diawara décide d'abandonner tant la contemplation de la tour Eiffel et de la ville qui s'étend à ses pieds, que sa charge de maître de conférence à la Sorbonne. Avec ses enfants et sa femme, une Antillaise de nationalité française (« métissée de surcroît » !, p. 14), il rentre dans son pays, Allahissa, d'où il est absent depuis trente ans. Il vit, de manière idéaliste, son « devoir sacré et loyal » (p. 17) d'aider ses frères et ses s½urs restés en Afrique noire. Entre-temps, le monde a beaucoup changé en Afrique, et il s'en rendra compte dès son débarquement, grâce à un bref échange avec un taximan, détenteur d'un Master of Arts de l'Université de... Californie! Le thème de la fuite et de la rentrée des cerveaux est tout de suite abordée et soldée par la constatation de l'avilissement de la perception du rôle culturel de l'Europe (un continent, on le rappelle au tout début du roman, qui ne sait même plus pourvoir aux besoins des personnes âgées, fauchées, pour le plaisir de quelques-uns qui héritent de la fortune de leurs parents, par une simple vague de chaleur).
Par contre, l'Afrique « est un continent de surprise où l'on doit s'attendre à n'importe quoi... » (p. 21). Par exemple, Diawara est pris pour un domestique, accompagnant une femme blanche et ses gosses, par un militaire en service devant les grilles d'accès au palais du Gouverneur de la ville, où il se présente, et où il est tout de suite mis en garde de se conduire de manière convenable (« Nous ne sommes pas forts pour juguler la crise économique, mais en matière de sécurité, tout est au point. », p. 24). Une autre surprise concerne l'attitude du père de Diawara envers sa belle-fille « blanche » : il pousse son fils à répudier sa femme en faveur d'une autre qui soit du terroir. Diawara a beau rétorquer « Mon retour en Afrique n'est pas sans objet. Je ne suis pas venu pour des raisons familiales. Je dois libérer le peuple opprimé et chosifié » (p. 34): les lois du sang et les bienséances locales semblent, un moment, l'emporter sur la mission du patriote ; toutefois, l'amour pour son épouse et pour sa cause sont plus forts.
Quand on lui refuse un poste à la faculté de Droit à cause des ses idées subversives, sa femme plaide auprès du Centre Culturel Français. Ainsi, est-il engagé localement en qualité de Conseiller Technique Chargé des problèmes économiques et juridiques. Toujours des Français de l'ambassade, il apprend que les maquisards avaient attaqué le port d'Allahissa et qu'ils étaient décidés “à déloger le locataire de la résidence du lac vert” (p. 42). La situation est grave : la femme de Diawara décide de se faire rapatrier (grâce à l'opération... « Alouette ») ; le Maître, quant à lui, décide de se rendre au port pour embrasser les maquisards dans leur quartier où l'on droguait les combattants. Mais la troupe loyale du Gouvernement choisit de larguer des bombes sur le QG des rebelles. Hélas, ils emportent par mégarde le toit de la deuxième villa du deuxième bureau du Chef de l'Etat et cette « brave femme » aura ses attraits les plus charmants complètement brûlés (p. 46). La vengeance du Raïs est alors terrible : il arrive à faire exécuter l'unique pilote du pays ! Les combats reprennent et les maquisards s'emparent du centre de la ville, tandis que le Chef de l'Etat ne cesse de s'adresser à la nation. Il fait même plus: il sollicite l'appui logistique de l'étranger. Aussitôt dit, aussitôt fait: les Européens envoient des forces armées. Diawara doit donc détaler : il est considéré comme un traître.
En rentrant à Paris, il maudit « l'homme blanc pour nous avoir barré la route. N'eût été son intervention, le Patron d'Allahissa serait délogé de sa résidence officielle, car nous étions décidés de le tuer. Grâce au pétrole, au diamant et à d'autres richesses (...), il n'a jamais cessé de se faire maintenir au pouvoir. Il est champion en cadeaux qu'il offre à l'homme blanc. Ce dernier étant faible devant les intérêts l'épaule à tout moment ». Il maudit également ses frères africains, « ces chauves-souris qui opèrent des miracles pendant la nuit » (p. 48).
Depuis Paris, Diawara tient publiquement des propos assez critiques vis-à-vis du soutien des Blancs aux dictatures africaines et affirme être « nationaliste et patriote » (p. 51). Sa femme le retrouve et le salue en héros. Mais il est condamné par contumace. Les Allahissais arrivent jusqu'à offrir une récompense de dix millions de dollars pour le tuer ; surtout, comme il l'apprendra grâce à une lettre anonyme, les représailles semblent s'être abattues sur son père et sur son frère cadet, restés au village (ils ont été pendus). A partir de ce moment, la soif de vengeance s'allie au désir de justice.
Un épisode dans un bus parisien ouvre davantage les yeux à Diawara sur la dimension cachée de l'homme blanc, à savoir son racisme foncier. Il en évoque bien d'autres (par exemple, il dénonce les effets pervers de la coopération et l'inanité des casques bleus), au point qu'il arrive à penser qu'il en a assez de cette vie artificielle qu'il mène en Europe, « dans ce monde de caïmans voraces » (p. 59), ce monde « des factures, des femmes et des enfants » (p. 83). Il décide alors d'écrire un essai satirique (Les crimes économiques du Tarzan d'Allahissa) qui a comme sujet la mauvaise gestion du numéro 1 du pays africain. C'est la manière à Diawara de punir la dictature, et il y parvient: malgré la tentative de faire disparaître de la circulation tous les exemplaires du pamphlet, la lecture de l'essai allume le feu au pays et le Président est considéré comme indésirable à l'étranger. Une délégation d'Allahissais arrive donc chez Maître Diawara lui offrir un « lavement de mains » (p. 101), à savoir un poste au sein du Parti Unique « L'½il du Peuple » (O.D.P.) afin de « le vivifier ». Après plusieurs heures d'intenses négociations, Diawara fléchit à la volonté populaire. « C'était ma façon de contribuer à la libération du peuple en étant dans l'opposition. Il n'y a pas de bateau sans capitaine. Je dois épauler ce peuple qui est à la dérive. Il gémit et croupit dans la misère noire, me disais-je... La politique de chaise vide est mauvaise. » (p. 105).
Après une courte visite aux Etats-Unis en « vulgaire touriste en quête d'évasion » (p. 113), il rentre donc au pays, mais les promesses ne sont pas maintenues tout de suite: il reste enfermé pendant une année dans une somptueuse villa en résidence surveillée. Finalement, un beau jour, il apprend à la radio et la télévision nationales qu'il a été nommé Animateur Principal de l'O.D.P. « Ce digne fils est désormais la deuxième personnalité du pays » (p. 120) et il est reçu avec tous les honneurs dus à son rang par le Président en personne. Les premiers actes de Diawara seront très populaires, mais, quand il osera un peu plus, il sera arrêté, faussement accusé d'outrage contre l'armée, torturé.
Il meurt, arme à la main. Son peuple est-il vraiment libéré ? La réponse reste ouverte.
Dans ce roman il y a plusieurs ingrédients qui s'entrecroisent.
Il faut d'abord remarquer, à un niveau stylistique, l'importance du dialogue. Le dialogisme est, chez Mutshipayi K. Cibalabala, le signe de l'omniprésence de l'oralité, mais surtout de la dimension théâtrale du roman. Souvent farce, avec des moments de satire féroce, parfois tragédie, Le Patriote joue sur plusieurs registres à la fois pour offrir une fresque désabusée du monde entier : certes de l'Afrique, qu'il appelle de tous les noms de manière assez impitoyable, mais de l'Europe aussi et surtout : raciste, vicieuses, faible, compromise, hypocrite, sauvage dans l'attrait qu'elle exerce, par exemple, sur les immigrés, qui tombent au large des îles Canaries aveuglés par un rêve qui ne correspond à rien de réel.
Parfois, les échos du Discours sur le colonialisme d'Aimé Césaire reviennent dans ce roman à thèse: “Tant que l'Afrique sera toujours paupérisée, l'Europe sera secouée” (p. 96).
Seuls les Etats-Unis semblent se soustraire à cet échec planétaire : mais Diawara, bien que touriste, se pose des questions sur le traitement des Noirs sur le Nouveau Continent.
L'importance des noms est, elle-aussi, assez théâtrale : comme l'a remarqué José Tshisungu wa Tshisungu, « l'allure narrative (...) fait du nom propre un lieu de sens, car chaque nom créé donne à penser à un univers singulier ». L'opération « Alouette », par exemple, est là pour nous dire, en un seul mot, ce que les journalistes et les historiens ont tenté d'expliquer en beaucoup de pages, quand ils abordaient la question du rapatriement des Occidentaux en zones de crise.
« Tshishi tshidiadia lukunde ntshidi munda mwa lukunde. (Ciluba : L'insecte qui ronge l'haricot, c'est celui qui est dans l'haricot). Nous sommes responsables de tout ce que nous vivons dans nos pays » (p. 72).
Voilà la leçon universelle que nous lègue Mutshipayi K. Cibalabala dans son roman, un roman écrit de manière légère, vivace, parfois presque négligée, pour nous parler, sur un ton paroxystique, de notre présent tout autant excessif.
Silvia Riva
Milan, Italie